Critique

Trois façons de filmer le silence dans un film d’animation

8 août 20269 min de lectureLa rédaction

Un film sans dialogue, un film qui parle sans arrêt, un film qui alterne. Ce que le silence fait à l’image animée.

Trois panneaux peints côte à côte : une pièce vide traversée par un rai de lumière ocre, une étendue d’eau bleu ardoise à peine ridée, et de la neige tombant sur une lisière sombre.

Le silence est une décision coûteuse. Une réplique règle en deux secondes ce qu’une scène muette met trente secondes à faire comprendre, et un film qui choisit le silence accepte donc d’être plus long ou de raconter moins. Trois films récents ont pris cette décision de trois manières opposées, et la comparaison éclaire mieux chacun que trois critiques séparées.

La forme du silence

Tout passe par le mouvement. Le film y gagne une évidence physique et perd la nuance.

Le silence comme règle absolue

Le premier cas est le film qui s’interdit le dialogue du début à la fin. Tout doit alors passer par le mouvement : ce qu’un personnage veut, ce qu’il craint, ce qu’il vient de comprendre. L’animation ne peut plus se contenter d’illustrer une réplique, elle porte seule l’information.

Cela oblige à une clarté de geste qu’on voit rarement ailleurs. Chaque hésitation doit être lisible, chaque regard doit partir avant le corps, chaque changement d’intention doit avoir une préparation visible. Le film y gagne une évidence physique, et il y perd la possibilité de nuancer : on ne dit pas « peut-être » avec une démarche.

Le silence comme contraste

Le deuxième cas est le film bavard qui se tait à trois moments précis. Le procédé est plus classique et beaucoup plus facile à rater, parce qu’il suppose que tout le reste a construit une attente. Un silence n’a de valeur que s’il interrompt quelque chose.

Quand il fonctionne, l’effet est disproportionné. Le spectateur, habitué depuis quarante minutes à recevoir l’information par la voix, se retrouve brusquement obligé de regarder. Les meilleurs films de ce type coupent aussi la musique à cet instant, ce qui est le vrai geste : le silence partiel, avec nappe orchestrale par-dessus, ne trompe personne.

Note

Un test simple : coupez le son d’une séquence dite silencieuse. Si elle reste exactement aussi forte, le film a vraiment travaillé son silence. Si elle s’effondre, ce n’était pas du silence mais de la musique douce.

Le silence comme matière

Le troisième cas est le plus rare : le film qui traite le silence comme une texture plutôt que comme une absence. Il ne coupe pas le son, il le vide de langage et le remplit d’autre chose, respiration, vent, frottement de matière. En animation en volume, où chaque surface a été fabriquée à la main, ce choix est particulièrement payant.

Le risque est l’effet carte postale : un film peut passer une heure à faire admirer sa matière sans jamais rien raconter. La différence tient à la progression. Si la texture change à mesure que le récit avance, elle est du récit ; si elle reste identique, elle est de la décoration.

Ce que les trois ont en commun

Les trois approches partagent une exigence : elles supposent que le spectateur regarde. Un film qui installe du silence demande une attention qu’un film bavard peut se permettre de ne pas obtenir. C’est un pari, et il se paie quand le public décroche.

Elles partagent aussi une contrainte de fabrication. Le silence exige une animation plus juste, donc plus de temps par plan, donc moins de plans. Aucun de ces films n’est un film chargé ; tous ont accepté de montrer moins de choses, mieux. C’est le même arbitrage que nous décrivons à propos des intervalles, appliqué à l’échelle d’un long métrage entier.

Comment noter ce genre de film

Un film silencieux met une grille de lecture ordinaire en difficulté. Il n’a pas de dialogue à citer, pas de réplique mémorable, souvent pas de scène qui se raconte bien. Ce qu’il a, c’est une tenue : la capacité à maintenir une décision pendant quatre-vingt-dix minutes sans céder à la tentation d’expliquer.

C’est là-dessus que nous les jugeons, et c’est pourquoi ils obtiennent chez nous des notes souvent plus hautes que leur accueil général. Un film qui tient sa contrainte du premier au dernier plan fait quelque chose de rare, même quand ce qu’il raconte est simple.

Légendes

4 réponses

Un film d’animation sans dialogue est-il plus difficile à faire ?

Plus difficile à écrire, souvent moins cher à fabriquer. Sans dialogue, chaque information doit passer par le mouvement, ce qui exige une animation plus juste ; en revanche il n’y a ni enregistrement de voix, ni synchronisation labiale, ni doublage à prévoir par marché.

Pourquoi le silence fonctionne-t-il mieux en animation qu’en prise de vue réelle ?

Parce qu’un plan animé silencieux reste entièrement décidé. En prise de vue réelle, le silence laisse remonter le hasard du réel ; en animation, il ne reste que ce que quelqu’un a choisi de mettre là, ce qui rend l’absence beaucoup plus lisible.

Le silence coûte-t-il du temps d’écran ?

Oui, et c’est son prix. Une scène muette a besoin de durer pour exister, alors qu’une réplique règle la même information en deux secondes. Un film qui veut du silence doit accepter d’être plus long ou de raconter moins.

Ces trois films sont-ils comparables ?

Pas dans leurs ambitions, mais dans leur traitement d’une même question. C’est ce qui rend la comparaison utile : trois réponses différentes au même problème de mise en scène en disent plus que trois critiques séparées.

Après le silence

Trois pistes